« 28 février 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 189-190], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7643, page consultée le 25 janvier 2026.
28 février [1841], dimanche midi
Bonjour mon Toto chéri, bonjour mon amour bien-aimé. Comment vous portez-vous mes
deux Toto1 ? Comment allez-vous ce matin mes chers
petits bonhommes ? J’ai rêvé de vous deux toute la nuit, mes pauvres petits amis.
Je
pense à vous tous les deux et je baise mon grand Toto de l’âme et du cœur en attendant
que je puisse le baiser des yeux et des lèvres.
Pourquoi n’es-tu pas venu ce
matin, cher bien-aimé ? Tu te serais reposé auprès de moi au lieu de te coucher tout
bonnement dans ton petit lit de garçon. Tu vas encore laissera passer ce mois-ci comme les deux
derniers et puis tu viendras juste au moment où je serai malade, ce qui ne sera pas
très drôle, à moins que tu n’aies fait vœu de chasteté,
auquel cas toute ta conduite s’explique parfaitement2.
Il a tombé de la neige ce matin à ce que dit ma
servade, peut-être cela t’a-t-il empêché de
sortir, mon cher adoré, auquel cas je vous pardonne. J’ai l’ouvrière3 qui se dépêche
dare-dareb à me faire ma robe
dont j’ai le plus grand besoin4. L’hiver se prolonge indéfiniment, c’est ennuyeuxc et triste car j’espérais que, si le
beau temps venait, tu m’aurais fait sortir, ce qui aurait été pour moi une occasion
de
te voir et de te baiser sur toutes les coutures de ton habit. Aussi je vois avec
découragement le temps rester au froid, à la pluie, à la neige et au LAID FIXE comme
un portrait de Louis-Philippe, avec la perspectived de rester chez moi toute seule tous les jours et toutes les
nuits. Il est vrai que je peux chanter sur ma trompette turlututu chapeau pointu,
Pégase est un cheval qui pêête au nez des membrese de l’Institutf5, mais c’est égal, je suis triste. J’ai besoin de vous voir.
Juliette
1 Pour le deuxième Toto, François-Victor Hugo.
2 Les deux derniers mois, Hugo est venu lorsque Juliette avait ses règles, moment toujours très douloureux pour elle, et à l’occasion duquel elle déplore le manque d’entrain et de « volupté » du poète en ce qui concerne d’éventuelles relations intimes qu’elle réclame pourtant.
4 Quelques jours auparavant, dans sa lettre du 24 février, Juliette s’est plainte d’avoir trop froid en chemise et elle a pris la résolution de se faire faire et doubler « une espèce de robe de chambre d’une affreuse robe rouge en soie qu’[elle] avai[t] mise au rancart pour servir de doublure ».
5 La veille, Juliette s’est déjà amusée à faire la même plaisanterie.
a « laissé ».
b « dar dar ».
c « ennuieux ».
d « pespective ».
e « membre ».
f Les mots « trompette », « pointu », « pêête » et « Institut », sont écrits sous forme de vague ascendante.
« 28 février 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 191-192], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7643, page consultée le 25 janvier 2026.
28 février [1841], dimanche soir, 4 h. ¾
J’attends ma robe1,
j’attends mes femelles2. Quanta à vous, cher scélérat, je ne veux pas
vous dire que je vous attends car c’est toujours le même
refrain et que vous devez en êtreb rebattu. Je vous désire, je vous aime mais vous n’en viendrez pas
plus vite, au contraire.
Je voudrais bien savoir, mon pauvre bien-aimé, comment
va M. Bertin. Je sais que tu t’en
inquiètesc et c’est une raison
pour moi de m’en occuper3. J’aime tout ce que tu aimes, mon Toto, je ne veux pas qu’il y ait
l’épaisseur d’une amitié quelconque entre ton cœur et le mien. Je t’aime, mon
ravissant petit homme, je t’aime de toute mon âme.
L’ouvrière4 n’a pas encore fini ;
Suzanne se plaît à lui retourner son
dimanche dans le cœur avec une joie féroce dont est susceptibled la plus bête des servades comme la plus spirituelle des femmes. Moi je
reste en chemise, froide et impassible comme il convient à
une femme morfondue.
J’ai mis des beaux bas de soie de la Marquise de
SAINT-SORLIN5. Je sors des bas de [ramoneurs ?] pour entrer dans
les bas de marquises sans transition et uniquement pour vous plaire. Je vous fais
toutes sortes de coquetteries auxquelles vous résistez trop héroïquement pour que
je
vous en fasse mon compliment. Vous êtes une bête, entendez-vous ça.
Juliette
1 Cela fait quelques jours que Juliette se plaint du froid et elle se fait donc faire une robe de chambre plus chaude.
2 En général, le dimanche soir, quelques amies de Juliette Drouet viennent dîner chez elle. Il s’agit de Mme Triger, de Mme Guérard, de Mme Besancenot et de Mme Pierceau.
3 Louis-François Bertin mourra le 13 septembre 1841 et dans sa lettre du 14 septembre, Juliette tentera de réconforter Hugo.
5 En 1832, juste avant de rencontrer Hugo, Juliette joue au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, dans la comédie Jeanne Vaubernier de Rougemont, Laffitte et Lagrange, le rôle de la Marquise de Saint-Sorlin. Certaine presse l’y trouve « gracieuse, piquante, enjouée, railleuse et spirituelle », avec « un excellent ton, de la finesse, de la gaieté, de l’esprit, du mordant » (Alphonse Karr, L’Artiste, novembre 1832). Néanmoins, le 26 avril 1832, Juliette, perturbée par ses problèmes financiers et judiciaires, n’a pas bien appris son rôle, copié sur ses accessoires de scène : une lettre, un éventail.
a « quand ».
b « en être en être ».
c « inquiète ».
d « suceptible ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
